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Création de Jacques Castagné (D.Ronflard)

Jardine avec Bottine et ses amis. de 3 à 11 ans

Les jardins pluriels

Le bosquet des bains d'Appollon à Versailles (O.Lacaille d'Esse)√Ä l'image de certains √©difices d'allure tr√®s composite, les jardins pr√©sentent parfois des visages vari√©s. Si quelques-uns deviennent "pluriels" par transformations et ajouts au fil des si√®cles, d'autres optent d√©lib√©r√©ment pour l'√©clectisme et ce, d√®s leur cr√©ation. Une recette qui permet de multiplier les plaisirs.

Empreintes successives du temps qui passe, combinaison de différents styles ou juxtaposition d'espaces indépendants, l'art paysager se prête volontiers au jeu de la variété. Plus que jamais d'actualité, les jardins à facettes multiples jouent les vedettes dans les publications et s'invitent en force chez les particuliers... au risque, toutefois, de constituer des ensembles disparates dépourvus de cohérence et d'harmonie.

Des jardins dans le jardin
En rupture avec la structure d'ensemble et clairement délimités par des murs ou des haies, certains espaces aménagés au sein des compositions paysagères se présentent comme des lieux à part, des jardins dans le jardin. Ainsi en est-il, dans l'Italie des XV et XVIe siècles, du giardino segreto. Caractéristique de l'art paysager de cette époque à l'égal des jeux d'eau, grottes ou nymphées, il se
distingue d√©lib√©r√©ment du giardino grande. Marginal voire annexe, il tranche m√™me par sa singularit√©. Dans une composition o√Ļ parterres, bassins, all√©es et terrasses se r√©pondent, s'opposent ou s'accordent pour conf√©rer aux lieux une harmonie, le jardin secret affiche sa diff√©rence. Dissoci√© du trac√© g√©n√©ral, il s'inscrit dans la d√©pendance du palais ou de la villa, s'apparentant √† une pi√®ce rajout√©e, une composante de l'√©difice. R√©surgence de l'hortus conclusus m√©di√©val, il est d'ailleurs ceint de murs qui semblent l'isoler du temps qui passe et de l'espace qui l'entoure. Sorte d'anachronisme, de monde √† part r√©serv√© au seul usage du propri√©taire et de ses proches, le giardino segreto se veut un lieu intime, priv√©, o√Ļ v√©g√©taux et am√©nagements divers, subtilement mis en sc√®ne, concourent √† r√©jouir la vue et les autres sens. En t√©moigne la description du jardin du Cardinal d'Este faite par Nicolas Audebert dans son Journal de voyage en Italie (1574-1578) : ¬ę √Ä l'autre bout du palais, du c√īt√© de la ville, il y a un petit jardin carr√© appel√© jardin secret tout clos de hautes murailles contre lesquelles il y a des grenadiers, citronniers et orangers rampants, et charg√©s de fruits, qui couvrent enti√®rement tout le mur, sinon quelques endroits o√Ļ il y a des niches et statues tout autour : et m√™mement √† main droite en entrant il y a au coin une grotte o√Ļ est une tr√®s belle licorne d'un marbre fort blanc.

Le jardin est divis√© en quatre, ayant au milieu un pavillon rond [...]. Aux quatre coins de ce pavillon, il y a de petites fontaines qui jettent l'eau en forme de miroirs √©tant plate et large. ¬Ľ S√©par√©, isol√©, anachronique, le jardin secret n'en est pas moins inscrit dans son √©poque. √Ä l'heure de l'humanisme et des Grandes D√©couvertes, il s'√©rige en jardin de savoir, refl√©tant la fermentation intellectuelle et scientifique de son temps. Annexe du studiolo, cabinet de travail des princes et savants, il prolonge √† l'ext√©rieur les collections accumul√©es dans cette pi√®ce. Outre les traditionnelles simples des monast√®res m√©di√©vaux, il accueille √† l'envi les v√©g√©taux des contr√©es lointaines r√©cemment introduits en Europe. Venus des Indes occidentales, d'Egypte, de Turquie ou d'ailleurs, de nombreuses plantes rares et p√©r√©grines s'invitent dans le giardino segreto o√Ļ elles sont √©tudi√©es et collectionn√©es afin d'enrichir le r√©pertoire des esp√®ces inventori√©es. Lieu de connaissance, laboratoire d'observation, instrument de diff√©renciation et d'identification, le jardin secret annonce les futurs syst√®mes de classification de Tournefort puis de Linn√©. Par son r√īle scientifique, plus encore que par sa structure d√©su√®te ou sa situation isol√©e, il se d√©marque √† nouveau du giardino grande davantage vou√© aux f√™tes, jeux, r√©ceptions et spectacles. Dans un registre assez diff√©rent, les bosquets des parcs classiques constituent, eux aussi, des jardins dans le jardin. Dispos√©s de part et d'autre de la composition principale, ils dissimulent au regard, √† l'aide de grandes haies, des chambres vertes √† taille humaine, intimes et fantaisistes qui s'opposent radicalement √† la rigueur et √† la d√©mesure pr√©valant partout ailleurs. Cr√©√©s pour g√©n√©rer la surprise et l'√©merveillement, ils font office de contrepoint √† la stricte r√©gularit√©, un peu monotone, du trac√© g√©n√©ral et servent davantage au divertissement qu'√† la promenade. Isol√©s et invisibles des principaux points de vue, les bosquets peuvent d'ailleurs √©voluer au fil des si√®cles sans nuire √† l'unit√© d'ensemble. √Ä Versailles, par exemple, le bosquet des Bains d'Apollon, enti√®rement r√©am√©nag√© dans le style anglo-chinois par le peintre Hubert Robert √† la fin du XVIIIe si√®cle, ne d√©pare nullement l'am√©nagement classique du parc.

 

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Odile Lacaille d'Esse
Article paru dans Jardins de France en mai 2008