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Création de Jacques Castagné (D.Ronflard)

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Les jardins de mémoire

Jardin Lecoq à Clermont-Ferrand (O Lacaille d'Esse)Utilitaires ou d'agrément, à vocation scientifique ou au service d'une idéologie, les jardins assument un large éventail de fonctions. Voués à l'évocation du passé, certains d'entre eux s'érigent même en lieux de mémoire. Entre nostalgie et regrets, ils invitent le promeneur à un voyage au coeur de l'histoire, mais aussi des mythes ou de la condition humaine.

Mémoires d'un âge d'or, images de l'impermanence, hommages posthumes ou rappels des événements d'antan, les jardins sont parfois les vecteurs du souvenir. Bien loin des représentations habituelles de plaisir des sens et de bonheur serein, ils suscitent alors des émotions et des sentiments d'un autre ordre, parfois heureux mais, le plus souvent, emprunts de mélancolie et de tristesse.

La nostalgie d'un passé idéal
Expression d'une nostalgie profonde, le jardin reflète, de manière plus ou moins explicite, le désir d'un retour aux sources, aux temps mythiques d'avant la Chute, quand l'être humain vivait dans la familiarité d'une nature providence et la proximité des dieux. Il relève ainsi d'un archétype idéal, celui d'un âge d'or qu'il n'a de cesse de reconstituer. Dans le monde judéo-chrétien, c'est l'Eden qui fait office de modèle. Depuis l'expulsion d'Adam et Ève, précipités par la colère divine dans une nature hostile, l'homme tente de redonner à la terre ses charmes premiers, toujours présents à sa mémoire. Un rôle dévolu au jardin qui se fait volontiers image du paradis terrestre, souvenir d'une harmonie perdue. Paradigme incontournable à l'époque médiévale, l'Eden inspire directement la conception des cloîtres de monastères. Fontaine centrale en guise de source de vie, division quadripartite pour évoquer la quaternité du monde, allées en croix pour les quatre fleuves du paradis... tout y rappelle les temps heureux précédant le péché originel. Même constat avec les jardins littéraires ou iconographiques de l'époque, conçus comme les refuges d'une pureté originelle à l'abri des intrigues et de la rudesse du monde réel. Ainsi en est-il du "verger" décrit par le narrateur du Roman de la rose (XIIIe siècle) : « Alors, j'entrai dans le verger par la porte qu'Oiseuse m'avait ouverte ; et quand je fus à l'intérieur, je me sentis heureux, joyeux et gai ; et sachez que je crus être véritablement dans le paradis terrestre : l'endroit était si délicieux qu'il paraissait être de nature céleste. »

Traversant les siècles en demeurant très présent dans les mémoires, le texte de la Genèse est une source d'inspiration toujours d'actualité. Depuis quelques décennies, de nombreux paysagistes réinventent des jardins emprunts de spiritualité dans lesquels une symbolique - plus ou moins subtile - renvoie directement à l'Eden biblique. Cloîtres de verdure au Prieuré d'Orsan (Cher) ou au Jardin des Paradis (Cordes-sur-Ciel, Tarn), plan cruciforme à la ferme de Bois-Richeux (Eure-et-Loir) ou dans le préau fleuri du Musée national du Moyen Âge (Paris), interprétation contemporaine aux Jardins de l'Imaginaire (Terrasson-Lavilledieu, Dordogne)... sont autant de manières d'entretenir la nostalgie du paradis terrestre. Eux aussi inspirés par l'Eden - que poétise superbement John Milton dans son célèbre Paradise Lost - les parcs paysagers anglais du XVIIIe siècle puisent également au mythe de l'Arcadie. Située au centre du Péloponnèse, cette région bien réelle de la Grèce est devenue, à travers les écrits de Virgile et d'Ovide, un lieu imaginaire, primitif et idyllique peuplé de bergers vivant en harmonie avec la nature. Symbole de la félicité rurale, à l'écart des artifices de la civilisation, elle apparaît comme une contrée heureuse où tout n'est que douceur et constitue une sorte de pendant païen au paradis biblique. Source d'inspiration de la poésie bucolique et de la peinture de paysages, l'Arcadie s'invite volontiers dans les jardins britanniques, devenus, à partir du XVIIIe siècle, les écrins d'une nature idéalisée. En témoigne le jardin de Stourhead dans le Wiltshire (sud-ouest de l'Angleterre). Organisée autour d'un lac aux rives vallonnées que ponctuent une série d'édifices néoclassiques, cette magnifique réalisation paysagère offre de nombreux panoramas, mis en scène avec brio, qui sont autant de paysages arcadiens aux charmes inoubliables. Lieux de beauté et de sérénité où s'exprime (sous contrôle) une nature à la mesure de l'homme, les parcs et jardins assument un rôle essentiel : être la mémoire vivante d'un âge d'or révolu.

Memento mori
Mais si, depuis toujours, les créations paysagères visent à rappeler le souvenir d'une harmonie disparue, elles peuvent aussi véhiculer un message plus sombre : memento mori, "souviens-toi que tu vas mourir". Deux thématiques qui ne sont pas vraiment contradictoires du reste. Dans les Bucoliques de Virgile, la cinquième églogue évoque une cérémonie funéraire en pleine Arcadie.

Quelques siècles plus tard, le célèbre tableau de Nicolas Poussin, Les Bergers d'Arcadie, reprend le même thème. Penchés sur une tombe austère, des bergers y lisent une inscription gravée dans la pierre : Et in Arcadia ego, « moi (sous-entendu la mort), je me trouve aussi en Arcadie » ou, selon une interprétation un peu différente, « moi aussi (l'homme dans le tombeau), j'ai vécu en Arcadie ». Un moyen de rappeler que ce monde idyllique n'échappe pas, lui non plus, à la finitude. Véritable genre artistique qui concerne aussi bien l'architecture (monuments funéraires) que la peinture (danses macabres, vanités) ou la littérature (poésie élégiaque), le memento mori trouve sa place dans les jardins. Rien d'étonnant d'ailleurs : le mode de fonctionnement du végétal, en particulier la fugacité des floraisons, est un rappel constant de l'impermanence : « Mais elle était du monde où les plus belles choses / Ont le pire destin/ Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses/ L'espace d'un matin1 ». Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, de nombreux parcs se font le relais de ces réflexions sur la mort. À l'origine espaces d'allégresse et de jeu, ils se transforment alors en lieu de souvenirs et de mélancolie infinie. Une évolution qui coïncide avec les prémices du mouvement romantique, lui-même très enclin aux regrets. Les symboles funéraires investissent alors les réalisations paysagères de cette époque. Emblèmes de la finitude humaine, urnes, tombeaux et cénotaphes s'invitent en force. S'ils célèbrent souvent le souvenir de héros nationaux ou de figures artistiques célèbres, beaucoup d'entre eux sont consacrés à la mémoire d'un inconnu : un moyen d'alimenter la réflexion du promeneur et de susciter son émotion. Devenus des ornements presque obligés dans les parcs pittoresques, les monuments funéraires adoptent des formes variées : dolmens, pyramides, mastabas, colonnes commémoratives, mausolées ou encore simples pierres tombales. À Ermenonville, sur l'île des Peupliers, le sépulcre de Jean-Jacques Rousseau a abrité la dépouille du célèbre philosophe genevois, transférée au Panthéon sous la Convention en 1794. Dessiné par Hubert Robert, il honore encore la mémoire de celui qui fut, pour le Marquis de Girardin, son hôte en ces lieux, "l'homme de la Nature et de la Vérité". Dans un registre assez similaire, les ruines font aussi recette au siècle des Lumières et à l'époque romantique. Images de la caducité de l'existence, de la décadence irréversible conduisant à la désagrégation puis à la mort, elles donnent naissance à une véritable esthétique qui investit aussi bien la peinture que l'art paysager. Abattues par le temps destructeur, envahies d'une végétation spontanée qui affiche la force indomptée de la nature face à la précarité des oeuvres humaines, elles font du jardin un lieu de méditation sur la décadence et la mort. Temples, théâtres, tours, abbayes, ponts ou châteaux, authentiquement ruinés ou faussement décatis, parent ainsi de nombreux parcs paysagers.

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Odile Lacaille d'Esse
Article paru dans Jardins de France 2008

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